Perdre, perdre des images, tout perdre…

Boulogne. 1976 ou 1977 (?).

Perdre ? Perdre encore plus ? Mieux perdre ? On est dans le monde de Samuel Beckett, Molloy est un petit (ou un grand) frère. Estragon et Vladimir se sont mis à la photographie .

On perd des images, des négatifs, on pourrait dire également « les images se perdent »… ,

on pense les avoir, mais on ne les a pas,

Ils devraient être là, dans ce tiroir, dans cette boite, mais ils n’y sont plus.

On cherche et on ne trouve pas.  Le désordre serait  l’ordre naturel du monde.

Ne reste qu’un petit tirage de lecture, aux coins abimés.

To lose? Losing even more? Lose better? This is  Samuel Beckett’s world, and Molloy is a little (or big) brother. Estragon and Vladimir have taken up photography.

We lose images, negatives, we could also say « images are lost »… ,

You think you have them, but you don’t,

They should be there, in that drawer, in that box, but they’re not.

We look and we don’t find them. Disorder is the natural order of the world.

All that remains is a small reading copy with damaged corners.

Reste ainsi ce tirage, pas très bien fixé, qui va jaunir et disparaître.

Que restera t’il du moment passé avec les deux ouvriers bâtisseurs,  le souvenir de leur hospitalité sur le chantier, un  chantier à Boulogne, en 1976 ou 77, leur travail. Pendant la pause, on parle du Portugal, de la révolution qui a eu lieu voilà 2 ans, de la maison que l’un deux se construit le week end près de Poissy, ça je m’en souviens, moi qui ai une si mauvaise mémoire….

Ces 2 hommes sont ils encore en vie ? L’espérance de vie des ouvriers du bâtiment étant bien moindre que dans d’autres métiers, l’usure, un accident du travail toutes les 2 minutes, plus d’un mort par jour.

Le pavillon construit ? Le retour au pays à la retraite ? Les enfants restés en France ? Que reste t’il de tout ça ? L’histoire humaine est bavarde et ânonne.

What remains is this print, not very well fixed, which will yellow and disappear.

What will remain of the time spent with the two builders, the memory of their hospitality on the building site, a building site in Boulogne, in 1976 or 77, their work. During the break, we talk about Portugal, about the revolution that took place 2 years ago, about the house that one of them is building at the weekend near Poissy, that I remember, I who have so little memory….

Are these 2 men still alive? The life expectancy of construction workers is much lower than in other trades, wear and tear, a workplace accident every 2 minutes, more than one death a day.

Building a house? Returning home on retirement? The children left behind in France? What’s left of it all? Human history is chatty and mumbly.

D’autres négatifs perdus,

comme une partie d’un travail réalisé dans une cité de la ville de Seclin, La Mouchonnière, dans le nord, en 1986. Toute une pochette de retour du laboratoire, dans le métro ou dans la rue, l’assistant rêveur me l’avouant d’une voix jaune.

Un grand trou dans la poitrine, tristesse, et faire très vite son deuil, sauvegarder le tirage et passer à autre chose. L’homme photographié à qui on avait promis une image n’aura pas sa photographie.

De la tristesse s’ajoutera à la tristesse mais je fais confiance aux chats pour les consolations tendres.

D’autres films perdus, ou égarés définitivement.

Other lost negatives,

like part of a project carried out in a housing estate in Seclin, La Mouchonnière, in the north of France, in 1986. A whole folder on the way back from the lab, in the metro or in the street, the dreamy assistant telling me in a yellow voice.

A big hole in the chest, sadness, and very quickly mourning, saving the print and moving on to something else. The man who had been photographed and promised an image will not have his photograph.

Sadness will be added to sadness, but I trust cats for tender consolations.

Other films lost, or lost forever.

Ainsi, un ensemble de négatifs sur de jeunes garçons pêchant dans le fleuve Sénégal poissons-chats, poissons-hérissons….

Disparu comment ? Disparu où ? Au fond de quel tiroir ? On se souvient des lettres d’amour jamais envoyées ou jamais reçues, découvertes de nombreuses années plus tard glissées derrière un meuble.

Ne reste qu’une image qui rappelle la fraîcheur du rivage et la nuit qui va bientôt tomber d’un seul coup. Là aussi j’avais promis des tirages….

…D’autres négatifs perdus,

A series of negatives of young boys fishing in the Senegal river for catfish and hedgehog fish.

Disappeared how? Disappeared where? In which drawer? We remember the love letters that were never sent or received, discovered many years later tucked away behind a piece of furniture.

All that remains is an image that recalls the freshness of the shore and the night that will soon fall in one fell swoop. Here too I promised prints…

…Other lost negatives,

La seule photo que j’ai de Colette, au centre, une amie, prof de maths au collège d’à côté, le collège Dolto, à Belleville, à la voix douce et voilée.

Sa voix nous manque, l’ordinateur permet aujourd’hui de garder son image et son sourire tant qu’il y aura de l’électricité mais sa voix rauque a définitivement disparu.

J’essaie de ranger, de trier, de retrouver. En vain.
Je donne mes archives à la Maison du Patrimoine et de la Photographie. Je détruis les images qui ne m’intéressent plus

Emmanuel Marguet m’y aide, avec rigueur et gentillesse. On se sent inutile, au milieu d’un fatras d’images.

The only photo I have of Colette, in the centre, a friend, a maths teacher at the college next door, the Collège Dolto, in Belleville, with a soft, veiled voice.

We miss her voice, the computer now allows us to keep her image and her smile as long as there is electricity, but her hoarse voice has disappeared for good.

I try to tidy, to sort, to find. All to no avail.
I give my archives to the Maison du Patrimoine et de la Photographie. I destroy the images that no longer interest me.

Emmanuel Marguet helps me, with rigour and kindness. You feel useless in the midst of a jumble of images.

Le contenu de la grande poubelle favorise l’humilité.

Tous les moments passés, toutes les tentatives de décrire et raconter, loupées, perdues à jamais, ne pas se retourner, ou si peu.

A-t-on perdu son temps, a-t-on perdu des plumes ou le nord,  la face ou la raison ?

Restons humbles. Des gens que je connais -certains sont devenu des amis- que je photographie depuis quelques années, ont TOUT perdu.

Villa des Sorbiers, à Ivry sur Seine, la nuit du 6 mars 2024, un incendie détruit le petit camp où habitait une dizaine de familles roumaines. Je découvre le samedi suivant ce qui reste de leur campement.

The contents of the big bin are humbling.

All the moments gone by, all the attempts to describe and tell the story, missed, lost forever, not looking back, or only a little.

Have we wasted our time, have we lost our feathers or our bearings, our face or our sanity?

Let’s remain humble. People I know – some of whom have become friends – whom I’ve been photographing for several years, have lost EVERYTHING.

Villa des Sorbiers, Ivry sur Seine, on the night of 6 March 2024, a fire destroyed the small camp where a dozen Romanian families were living. The following Saturday, I discovered what was left of their camp.

Sidération.

Pas de victimes, une jeune fille a eu une petite brûlure à la jambe, mais les familles ont tout perdu. Relogées deux jours dans un gymnase d’Ivry puis dans des hôtels, le plus proche étant à Créteil.
Elles vivaient de la récupération de métal, impossible maintenant. Deux camions ont brûlé. Plus d’endroit pour stocker et trier le métal…

Stunned.

There were no casualties, although one young girl suffered a minor burn on her leg, but the families lost everything. They were rehoused for two days in a gymnasium in Ivry, then in hotels, the nearest being in Créteil.
They made a living from metal salvaging, which is impossible now. Two lorries burnt down. No place left to store and sort the metal…

Des familles vivaient ici, les enfants allaient à l’école,

Families lived here and their children went to school,

Essayer de vivre, essayer d’être heureux, simplement,

Construire, avoir un toit, simplement,

Récupérer, scier, visser, clouer, simplement,

Samedi matin, un espace vide, dimanche soir, trois chambres et une cuisine,

Trying to live, trying to be happy, simply,

Just build, just have a roof,

Recovering, sawing, screwing, nailing, simply,

Saturday morning, an empty space, Sunday evening, three bedrooms and a kitchen,

Denis, son beau tatouage encore humide et Corina, la maman, qui fume toujours autant,

Denis, with his beautiful tattoo still wet, and Corina, the mother, who still smokes as much as ever,Minnie Mouse, Carlos et son petit frère  ne dormiront  plus dans la Caravane d’Adelina,

Minnie Mouse, Carlos and his little brother will no longer be sleeping in Adelina’s Caravan,

Je ne serai plus invité aux barbecues suant de graisse, je ne boirai plus les cafés épais et violents,

I’ll no longer be invited to greasy barbecues, I’ll no longer drink thick, violent coffees,

Essayer de retrouver chaque famille éparpillée,

Bianca me dit au téléphone que toutes ses photos ont été brûlées. Le photographe va devoir refaire les tirages, le disque dur de l’ordinateur n’ayant pas encore digéré et dissout les fichiers numériques,

Trying to find each scattered family,

Bianca tells me on the phone that all her photos have been burnt. The photographer will have to redo the prints, as the computer hard drive has not yet digested and dissolved the digital files,

Le métier de photographe est un merveilleux métier, le monde et ses douleurs sont inépuisables.

Pour essuyer vos larmes, allez voir l’exposition de Michel Séméniako, Galerie Signatures, 35 rue jean Pierre Timbaud. Vous y lirez ses  Lettres d’amour des mouches à feu.

Le samedi 25 mai de 15h à 19h.

(Si vous souhaitez y aller un autre jour en mai, vous pouvez prendre rendez-vous par téléphone (+33 6 10 36 70 07).

Photography is a wonderful profession, and the world and its pain are inexhaustible.

To wipe away your tears, go and see Michel Séméniako‘s exhibition at the Galerie Signatures, 35 rue Jean Pierre Timbaud. You can read his Lettres d’amour des mouches à feu (Love letters from fireflies).

Saturday 25 May from 3pm to 7pm.

(If you wish to go on another day in may, you can make an appointment by telephone (+33 6 10 36 70 07).

Magicien de la lumière, il chante la vie, les amours, la mort des lucioles, et la majesté du monde, simplement, superbement.
A magician of light, he sings of life, love, the death of fireflies and the majesty of the world, simply and superbly. 

La Mort, l’Amour, la Vie

La Vie l’Amour la Mort, sans oublier le Vide et le Vent

Dans quel ordre ?

Death, Love, Life

Life, Love, Death, not forgetting the Void and the Wind

In what order?

et bien sûr ne manquez pas de pousser la porte de l’atelier de Catherine, qui partage ma vie,

And of course, don’t miss Catherine’s workshop, Catherine, who shares my life,

Catherine Rauscher, et son travail qui taraude les beautés et les douleurs du monde,

elle ouvre son atelier à l’occasion des portes Ouvertes des Ateliers d’Artistes de Belleville.

C’est au 18 rue de Tourtille, Paris 20 ème, du jeudi 23 au dimanche 26 mai, de 14 à 20 heures.

Catherine Rauscher, and her work that taps into the beauty and pain of the world,

She’s opening her studio for the Belleville Artists’ Workshops Open Day.

It’s at 18 rue de Tourtille, Paris 20ème, from Thursday 23 to Sunday 26 May, from 2 to 8 pm.

Comments (25):

  1. Brigitte patient

    Mai 18, 2024 at 20 h 27 min

    Magnifique le texte et les photos !

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  2. Amblard Hélène

    Mai 19, 2024 at 11 h 53 min

    Formidable et tellement vrai ! Pas d’autre choix que le courage, et l’opiniâtre culture du partage, du bonheur de vivre. Avec vous de tout coeur pour ces portes ouvertes, depuis les volcans d’Auvergne…

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  3. Dominique Mérigard

    Mai 19, 2024 at 13 h 29 min

    Beau travail et un engagement sans faille comme d’habitude.

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  4. Les Jacquet Zim

    Mai 19, 2024 at 14 h 07 min

    Tu n’as pas perdu ton temps …. Tu as construit nos yeux et nos cœurs. Merci.

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  5. Philippe Rauscher

    Mai 19, 2024 at 17 h 20 min

    Bravo André, textes et photos toujours aussi émouvants. Nous pensons à Catherine pour ses portes ouvertes. Affection à vous deux.

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  6. Michel Vialle

    Mai 19, 2024 at 20 h 12 min

    André, c’est toujours un bonheur de te lire, de regarder tes photos. Pas de pathos ni d’emphase, tes commentaires sonnent aussi juste que tes images. Et derrière la nostalgie ou la tristesse tu as le talent rare de montrer l’amour, la tendresse et la beauté. Merci André.

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  7. Maïté

    Mai 20, 2024 at 0 h 26 min

    La vie est souvent un film voilé. Pas si grave tant que demeure cette tendresse, éclatante dans tes mots et tes images.

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    • Éric

      Mai 31, 2024 at 3 h 46 min

      Merci André !
      Tout Toi !

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  8. octavio

    Mai 20, 2024 at 1 h 04 min

    Mon cher Ami et Camarade un grand merci pour le bonheur qui tu m’a donner.Tes Photos tes textes toi passeur de culture,amitié …Je t’embrasse de Portugal solidaire,bizs

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  9. Jane Evelyn Atwood

    Mai 20, 2024 at 8 h 51 min

    On fait ces photos parce qu’on ne peut pas faire autrement. Ca nous garde en vie.
    Tes photos qui restent sont tres belles.
    En tout cas, toutes tes experiences sont dans ton ame, pour toujours.

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  10. Desmier Jean

    Mai 20, 2024 at 9 h 56 min

    merci André. Elle aurait tant aimé ce travail. Qui donne envie de continuer…Même si …..

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    • admLeJ4rre

      Mai 20, 2024 at 18 h 11 min

      Jean, nous avons l’immense chance d’être vivants
      Bien à toi

      Répondre
  11. BETEMPS

    Mai 20, 2024 at 10 h 47 min

    Un grand merci André, pour ces émotions et cette humanité partagées, tant par les photos que par les textes.

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  12. Nicolas Rialan

    Mai 20, 2024 at 10 h 58 min

    Merci beaucoup André pour ce partage. A bientôt j’espère

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  13. CASSAR PAUL

    Mai 20, 2024 at 11 h 52 min

    Bonjour André. Comment te dire combien ce que je viens de voir, de lire est vivant, violent et doux. Tu es de ces quelques êtres qui ressemblent au vent. Tu es comme une addition de nos souffles. Nous nous sommes croisés qu’une fois. C’était à Saint-Etienne. Avec notre ami Michel Ayrault. Je ne savais pas ce soir là, qu’aujourd’hui j’aurais aimé te serrer fort contre moi pour te dire bravo mais surtout merci, merci, merci !

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  14. jean-pierre rigaud

    Mai 20, 2024 at 21 h 53 min

    merci André pour ce beau texte et ces belles photos.

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  15. Valérie Pinard

    Mai 21, 2024 at 18 h 36 min

    Cher André, c’est toujours un plaisir de te lire. Tant de poésie, d’humilité et de belles images !

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  16. Jean Clais

    Mai 22, 2024 at 16 h 13 min

    Salut André Tout ce que tu nous fait revivre n’est pas perdu. Tu m’as renvoyé en 66, mon premier chantier face à la gare de Maisons Alfort, à l’époque l’essentiel de la réunion de chantier se faisait devant un café, souvent arrosé (!) entre le plombard, l’éléctro, le platrier ….. Les chantiers sifflaient et chantaient et s »apostrophaient gaiement à l’époque, même si tout n’était pas rose évidemment. A très bientôt.

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  17. Corna

    Mai 24, 2024 at 17 h 26 min

    Beautiful pictures <3

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  18. sylviane fabre

    Mai 25, 2024 at 19 h 47 min

    merci pour la tendresse, le vide et le vent.

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  19. Blandine

    Mai 26, 2024 at 19 h 05 min

    Merci André pour ce partage que d’émotions…

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  20. Philippe Bissières

    Mai 27, 2024 at 11 h 24 min

    Il est troublant de constater qu’un dispositif technique voué à la conservation de la mémoire puisse être altéré de façon aléatoire par des disparitions tout aussi émouvantes et imprévues que celles de la mémoire humaine. On ne choisit pas ses pertes et leur signification résiste à l’interprétation. Mais, à sa façon et sans compenser l’absence, la perte réactive peut-être la mémoire et laisse place à un imaginaire des formes disparues.

    Sur une autre registre, l’image impressionnante de la poubelle remplie de copeaux d’images rappelle que le travail du photographe n’est pas d’accumuler des milliers d’images de façon compulsive, mais de prolonger l’acuité du regard dans l’instant de la prise de vue par une sélection exigeante et sans complaisance des tirages ou des fichiers numériques. C’est là sa singularité. Merci André pour cette chronique au plus près de l’essence de la photographie.

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  21. Giulia Rodinò

    Mai 28, 2024 at 14 h 35 min

    Merci, c’est toujours superbe… et fort !

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  22. MADELAINE

    Juin 16, 2024 at 14 h 55 min

    Merci André !

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